Au lendemain de la réouverture de la cathédrale Notre-Dame de Paris, dont la couverture a été restaurée avec la plus grande fidélité historique et scientifique, une construction contemporaine est érigée sur la façade de la cathédrale Saint-Maurice d’Angers. Les questionnements sont légitimes : Pourquoi observe-t-on deux partis pris opposés sur deux chantiers portés par le même ministère de la Culture ? Ne pouvait-on pas, ici aussi, reconstruire à l’identique ? L’architecture contemporaine a-t-elle vraiment sa place sur une façade de cathédrale ?
Ces questions ont été débattues pour Saint-Maurice dans le même temps que se posait la question du parti à adopter pour la couverture de Notre-Dame. Pour autant, la réponse apportée par ces mêmes instances nationales a été différente.
Pour répondre à ces deux premières interrogations, il semble important, avant toute chose, de préciser que la galerie contemporaine d’Angers vient prendre la place d’une galerie historique, construite au XIIIe siècle et disparue en 1807.
La reconstruction à l’identique soulève d’abord la question du sens de la restitution d’un ouvrage disparu depuis plus de deux siècles. Pour sa part, la couverture de Notre-Dame de Paris a été reconstruite au lendemain de son incendie, alors que nous étions encore dans le traumatisme de sa disparition.
Par ailleurs, nous ne disposons que de très peu d’informations iconographiques ou archéologiques sur la galerie disparue de Saint-Maurice. Toute restitution ne saurait être que le fruit d’une interprétation peu scientifique, que la raideur du tuffeau fraîchement taillé ne ferait que trahir, en contraste avec les pierres millénaires du massif occidental de la cathédrale. Enfin, une restitution archéologique approximative deux siècles après la disparition de la galerie historique, irait à l’encontre de l’histoire du monument et de la logique qui a présidé à sa construction.
La cathédrale d’Angers s’est construite dans le temps : XIe siècle pour sa partie basse, XIIe siècle pour ses élévations et ses voûtes angevines, XIIIe siècle pour son chevet et ses transepts, et enfin XVIe siècle pour ses flèches et les statues de Saint Maurice et de ses compagnons.

À chacune de ces époques, romane, gothique et Renaissance, les bâtisseurs ont construit dans le style de leur temps, sans jamais chercher à imiter un autre style architectural. La cohérence de l’ensemble repose ainsi sur une continuité des styles et du matériau et non sur une homogénéité. Du parvis au sommet des flèches, chaque époque se superpose sur la façade occidentale, du bas vers le haut, dans une cohérence visuelle évidente. Chaque style s’inscrit dans la continuité du précédent, uni par un matériau unique : le tuffeau, et relié par de grandes lignes directrices architecturales, appelées tracés régulateurs. Ces dessins structurants sont utilisés depuis le Moyen Âge pour travailler, dans le temps, les proportions et les harmonies à grande échelle.
Il était donc naturel, au XXIe siècle, de s’inscrire dans cette logique de cohérence constructive consistant à bâtir dans le style de son époque, sans imitation.

Par ailleurs, l’impossibilité de restituer fidèlement une structure dont trop d’informations nous manquent justifie que la galerie disparue en 1807 n’ait pas été reconstruite à l’identique.
C’est sur ce fondement que l’architecte Kengo Kuma a bâti son projet.

Le dessin de cette galerie s’appuie sur les proportions de la cathédrale et sur les tracés régulateurs de la façade et de l’ancienne galerie, tout en proposant une création résolument contemporaine.
Le projet a ainsi été conçu pour s’intégrer sans rupture ni contraste avec la cathédrale. Après études l’usage du tuffeau, difficile à mettre en œuvre dans ce cadre, a été remplacé par un béton composé de granulats calcaires issus du bassin de la Loire. Son aspect a été soigneusement travaillé afin d’instaurer un dialogue discret avec les maçonneries existantes, sans marquer de rupture. Le dessin de la galerie, épuré, aux lignes courbes et tendues, exprime une écriture contemporaine tout en évoquant la sobriété et la sérénité de l’art gothique du portail sculpté, dont elle constitue l’écrin.
Par ses dimensions, équivalentes à celles d’un petit immeuble de deux étages, la galerie s’inscrit à l’échelle monumentale de la cathédrale. Cette monumentalité est nécessaire pour assurer sa fonction première de protection du portail sculpté, mais aussi pour proposer une extension proportionnée à l’édifice. Une taille trop réduite aurait pour effet de créer une rupture avec les grandes dimensions des portes et des baies, qui font l’identité de la cathédrale. À l’inverse, une construction plus imposante aurait pu entrer en concurrence avec l’architecture existante.
Du point de vue urbain, les cinq portes ouvertes de la galerie offrent à la cathédrale une nouvelle relation avec la ville, tout en créant un espace liturgique intermédiaire entre le parvis et la nef. Cette transition accompagne avec justesse le passage d’un extérieur très ouvert et lumineux vers une nef plus sombre et silencieuse, fermée par de hauts murs sans percements, hérités de la sobriété romane, où la lumière descend depuis les baies hautes vers le bas, pour ne toucher le sol que quelques minutes par jour.

Perçue depuis la ville, la galerie se présente comme un espace ouvert dans son expression architecturale. Depuis l’intérieur, la galerie offre une lumière réduite, partiellement ombragée, au centre de laquelle le portail sculpté polychrome accueille le visiteur dans un éclairage doux et diffus, annonçant le recueillement propre à l’espace liturgique. Jusqu’à présent ouvert sur la ville, celui-ci était noyé dans l’immensité de la façade et rien n’invitait le visiteur à ralentir ou à s’arrêter pour l’observer avant de le franchir. Cet espace couvert et partiellement fermé redonne une échelle monumentale au portail.
Le projet a été conçu avec la volonté de s’inscrire dans la continuité de l’architecture de la cathédrale : dans la philosophie de sa construction, dans le choix des matériaux, dans le dessin des volumes et des façades, dans leurs proportions, dans son fonctionnement urbain.
Cette démarche a ainsi été portée avec l’ambition d’une intégration respectueuse, mais aussi d’une cohérence et d’une fidélité à la monumentalité de la cathédrale d’Angers.
Pour en savoir plus sur la restauration du portail médiéval de la cathédrale d’Angers
